Les petits métiers

Publié le2 octobre 2018 » 641 Views»
Notre petite vendeuse de buis, assise au premier plan devant la collégiale.

Notre petite vendeuse de buis, assise au premier plan devant la collégiale.

Avant-guerre, une figure familière traverse Vernon avec son chariot. Tout le monde l’appelle ”la Mère Lainé”.

Aux Rameaux, elle est postée à la sortie de la messe pour y vendre des branches de buis, et le 1er Mai elle a le monopole du muguet. Le reste de l’année, on peut la croiser en ville, occupée à livrer à domicile des journaux aux abonnés.

Petite et tassée, la Mère Lainé est vêtue de sombre quelle que soit la saison. Elle porte sur la tête un vieux fichu tricoté, noué autour du cou, et pousse les quatre roues d’un chariot surchargé qui tient plus du landau modifié que de la charrette.

Marchande de marrons chauds l’hiver devant l’ancienne poste, elle se métamorphose en vendeuse de glaces l’été en bord de Seine. Des cornets glacés peu raffinés avec bouts de glaçons intégrés. L’hygiène douteuse de l’apparente sorcière rebute plus d’un Hansel et Gretel Vernonnais, mais ceux-ci ont bien conscience qu’il faut en passer par là pour avoir le bec sucré.

Des enfants, elle en a eu pas moins de sept. Seuls trois ont survécu, dont l’un ne reviendra jamais de la guerre de 14. La Mère Lainé trimballe sa tristesse dans les rues, et l’absence d’un père mort à Munich quelques mois après sa naissance. Devenue bientôt orpheline, la petite Juliette Constance sera élevée par sa grand-mère et grandit à Gamilly au milieu des champs de fleurs et des châtaigniers, ignorant qu’elle en fera un jour un métier. Juliette s’installe dans le ”quartier nègre” ce secteur nord de la ville derrière la collégiale. Aucun africain ou antillais dans les parages, mais à l’époque le terme qui se veut méprisant désigne l’aspect mal famé de ces ruelles peuplées d’ivrognes, de nécessiteux, de malfrats et de prostituées.

Devenue veuve, la Mère Lainé vit seule au 10 de la rue des Érigots. Elle cache un secret de polichinelle, une curiosité anatomique qui se murmure. Cette étrangeté devrait être de nature à apaiser les méfiances enfantines, mais ne fait au contraire que les alimenter : lors d’une radiographie, un médecin de la ville aurait découvert dans sa poitrine la présence de deux cœurs.

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