Une ville sur le divan

Publié le29 mai 2018 » 784 Views»

La chronique du passé… par l’Agence de Tourisme Temporel Vernonnaise

Dans les rues de Vernon, une violence architecturale est infligée au regard du promeneur.

Dans les rues de Vernon, une violence architecturale est infligée au regard du promeneur.

Par Alexandre Révérend

Elle provient du télescopage esthétique qui lui est imposé : beauté et laideur juxtaposées le forcent à passer du contentement au raidissement, tel un chaud-froid visuel. Cette expérience génère chez le passant une sensation de malaise inconscient. Sa paupière essuie-glace efface le « faux » pour tenter de ne laisser que le « vrai » imprimer sa rétine. Mais cette gomme oculaire est loin d’être véritablement efficace.

La population d’une petite ville fonctionne comme une famille. Les drames s’y transmettent de génération en génération, de manière invisible. Un secret a beau avoir été tu, oublié, il trouvera toujours le moyen de ressortir un jour, comme l’eau dans un mur. Les jours traumatisants des bombardements, les destructions de rues entières du centre-ville, les cent trente-cinq morts de la seule journée du 8 juin 1940, ont laissé une empreinte indélébile dans la mémoire des Vernonnais, qu’ils aient ou non assistés à ces terribles événements.

Tout comme la maison d’un crime ne procure jamais un repos serein à ses nouveaux habitants, des sensations étranges demeurent et s’insinuent dans l’esprit des passants d’une ancienne rue défigurée. La reconstruction du nouveau visage de Vernon n’a pu faire disparaître ces cicatrices. Il en va de même pour les lieux qui en avaient réchappé et qui se sont retrouvés à terre quelques décennies plus tard. La salle des fêtes à colombages, le superbe bâtiment en briques de la Poste, l’hôtel de Strasbourg sur la place d’Evreux… Il n’a pas suffi d’abattre ces lieux chargés d’histoire et chers aux habitants pour qu’ils disparaissent réellement. Leurs fantômes continuent à hanter la ville. Une trace qui ne parvient pas à s’effacer.

Les reconstitutions en 3D du Vernon d’antan menées par l’Agence de Tourisme Temporel ne visent pas à prétendre que seule l’ancienne cité pouvait incarner l’harmonie, pas plus à stigmatiser sans fin les erreurs d’urbanisme manifestes qui ont continué, longtemps après les bombes, à défigurer le centre. Il est simplement question de ne plus se masquer les yeux devant la beauté perdue de la ville, intégrer son passé pour mieux se réconcilier avec son présent. Il est temps d’en finir avec un secret qui ronge inconsciemment ses descendants. Il est temps de regarder bien en face ces façades de bâtiments disparus pour en conserver précieusement le souvenir. Un devoir de mémoire, un travail de résilience.

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